Dans la pénombre de la salle de café le patron dispose les tables et les chaises, les cendriers, les siphons d'eau gazeuse ; il est six heures du matin.
Il n'a pas besoin de voir clair, il ne sait même pas ce qu'il fait. Il dort encore. De très anciennes lois règlent le détail de ses gestes, sauvés pour une fois du flottement des intentions humaines ; chaque seconde marque un pur mouvement : un pas de côté, la chaise à trente centimètres, trois coups de torchon, demi-tour à droite, deux pas en avant, chaque seconde marque, parfaite, égale, sans bavure. Trente et un. Trente-deux. Trente-trois. Trente-quatre. Trente-cinq. Trente-six. Trente-sept. Chaque seconde a sa place exacte.
Bientôt malheureusement le temps ne sera plus le maître. Enveloppés dans leur cerne d'erreur et de doute, les évènements de cette journée, si minimes qu'ils puissent être, vont dans quelques instants commencer leur besogne, entamer progressivement l'ordonnance idéale, introduire ça et là, sournoisement, une inversion, un décalage, une confusion, une courbure, pour accomplir peu à peu leur oeuvre : un jour, au début de l'hiver, sans plan, sans direction, incompréhensible et monstrueux.
Mais il est encore trop tôt, la porte de la rue vient à peine d'être déverrouillée, l'unique personnage présent en scène n'a pas encore recouvré son existence propre. Il est l'heure où les douze chaises descendent doucement des tables de faux marbre où elles viennent de passer la nuit. Rien de plus. Un bras machinal remet en place le décor.
Quand tout est prêt, la lumière s'allume...

{...}

Soudain éclairé, le visage se révèle et se réveille. Peu à peu. Il fait quelques pas vers la vitrine. Trois, exactement. Il contemple le rideau de fer et, machinalement, il plonge la main dans sa poche pour en ressortir une clé, qu'il enfonce dans une serrure, hors-champ. Dans un grand fracas métallique, le rideau de fer se met en mouvement. D'abord, ce sont ses volets qui se soulèvent un par un. Puis l'ensemble, révélant la nuit rougeoyante du petit matin.

Et ça s'arrête là. Il range la clé dans les profondeurs de ses poches et réaffecte ses mains à se tenir l'une l'autre à l'arrière de son dos. Il reste dans cette posture, stoïque. Puis, doucement, petit à petit, ses yeux s'illuminent, éveillés par la cohorte des pensées naissantes qui les envahit.

Pour l'instant le plan tient toujours. L'imperturbable temps n'est pas perturbé. L'imagination n'a pas pris le pouvoir. L'horloge est encore maîtresse. Mais pour combien de temps ?

La porte s'ouvre et du dehors surgit une odeur, l'odeur de la nuit, l'odeur de la nuit finissante qui annonce le règne de l'incontrôlable...Suivie par une silhouette en bleu de travail, qui entre, et, tout en échangeant un regard avec le patron, s'essuie les pieds. Les deux hommes, mus par un accord tacite, traversent la salle pour se placer de part et d'autre du comptoir.

Un échange a lieu, bref, concis.

Le patron ouvre et ferme un placard, dispose une tasse de café. La poignée se tourne, la percolateuse se met en marche, fidèle. Le regard fixé au loin, le cafetier repositionne a poignée à sa place initiale. Quand, récalcitrante, la machine éructe un grincement belliqueux. Surpris, les deux hommes regardent avec incompréhension la machine coupable d'avoir dérouté le plan du quotidien.

Ils demeurent tout deux tétanisés par la surprise. Puis, choisissant volontairement de passer outre, le patron de café porte la tasse, garnie d'une soucoupe et d'un sucre ; et la dispose sur une table, à laquelle vient s'asseoir l'autre homme. Le temps passe. Ponctué par les voyages de la tasse entre l'homme et la soucoupe.

Le bruit de papier du journal glissant sous la porte interrompt le calme.

Le cafetier, tournant la tête ; se baisse, ramasse et s'assied sur une chaise. Il l'ouvre, directement à la page qu'il lit toujours en premier. Il tourne 27 pages exactement. Il lit. Puis, il recule de deux pages, avant d'avancer de douze pages. C'est le spectacle d'une lecture quotidienne soigneusement orchestrée.

Mais soudain, le pire survient. Un des néons qui constitue l'éclairage émet un petit grincement aigu, s'assombrit peu à peu, s'évanouit, s'éteint. Puis, dans un "clac" caractéristique, il se rallume. Il clignote.

Ainsi le chaos prend pied dans l'organisation soigneusement planifiée de cette journée.

Et ce n'est que le début...

Sia