Learning Lines.

Accueil > Histoires

You just walked away.

La nuit touchait à sa fin.

Claquements de portières. Fougères froissées. On suit tant bien que mal un vague chemin de terre autour du blockaus. Le groupe se divise. Les uns passent ici, les autres là. On contourne l'obstacle. On fait de l'équilibrisme avec les seaux. Ils s'agitent, travaillent, finissent de s'épuiser.

Derrière le bloc de béton, de l'autre côté de la route, une sorte d'esplanade à l'abandon. D'abord on voit toutes les lumières du front de mer de Saint-Jean-de-Luz, d'Hendaye. Et puis le reste de la côte. Des petites groupes de points lumineux alignés au loin. Le ciel est gris, on peut à peine distinguer l'océan dans toute cette obscurité. On l'entend. Là en bas de la corniche. Comme un souffle. Une présence. Entre le gris du ciel et le noir de l'eau il y a les bateaux. Formes noires qui se découpent et dont les antennes clignotent de temps à autre.

Le jour va se lever. Il est là, c'est certain. Rien n'est visible pour l'instant. Ni reflets rougeâtres dans les nuages ni auréole de lumière à l'horizon. Pourtant c'est là. Il vient. C'est sûr. Il va y avoir de la lumière à nouveau. Le soleil va nous arracher au confort anonyme de la nuit tendre.

Mes cernes sont douloureuses.



The National - About Today.

How close am I to losing you ?
Tonight you just close your eyes
And I just watch you
Slip away

Anxiolytiques et café crème.

- Non, non, je ne vais pas très bien, si c'était ta question...

- Pourquoi ?

- Je crois que je suis amoureux...encore, dit-il en soupirant. D'une fille qui ne m'aime pas et qui ne m'aimera probablement jamais. Je tombe toujours amoureux de filles inaccessibles... ou alors je suis amoureux juste parce qu'il est possible que ce soit réciproque...

- Artificiel... Que comptes-tu faire ?

- Rien. Ou peu. Essayer de paraître comme une sorte de possibilité séduisante... Mais au fond, j'y crois pas vraiment. Je cultive une sorte d'espoir qui me permet de tenir. D'être heureux. Ne serait-ce qu'un court instant. Jusqu'a ce qu'apparaissent le manque et l'envie se tenant par la main. Qui me trahissent. Ou que je trahis. Peu importe... Je perd pied, et d'une façon ou d'une autre, les choses deviennent franchement impossibles. Et puis au bout de quelques semaines, quelques mois, je passe à autre chose... Mais ça cicatrise pas vraiment...

- Combien de fois ?

- Je sais pas précisément, c'est flou, refoulé... Sans doute trop.

- Mais pourquoi tout ça ? Demanda-t-il innocemment.

- La grande question... Je sais pas. J'essaie de croire que c'est comme une sorte de long passage, que c'est pas ma faute, que c'est le reste du monde...

- C'est plus facile que de se remettre en question comme tu faisais avant...

- Comme je faisais avant sans avoir aucune réponse... juste de la douleur.


Coralie Clément - C'est la vie.

No Cars go


Comme l'été brûle l'herbe folle.

« Je t'aime » signifie « Je ne t'aimerais plus »

Monday morning in Lagos.

Réveil brutal de la vie, de la rue qui s'agite en bas. De la fenêtre grande ouverte on entend le bruit d'un moteur pétaradant, et qui s'éloigne, dans les rues de Lagos. Progressivement s'installe un bruissement qui persiste. Le bruissement des passants, des dialogues bruyants et extravertis, les bruits de pas, qui résonnent. Alors le matin rougeoyant s'estompe et laisse la place au ciel bleu, lumineux, resplendissant. La journée commence à Lagos. Ici, H. journaliste-reporter dans la revue PF. Peu importe. Il n'est pas du matin.

La chambre d'hôtel pourrait être le lieu d'une nature morte. On a vécu ici. Là, sur un bureau rudimentaire (quatre pieds, un tiroir, une table en fait.), une pile de magazine aux couvertures brillantes et glissantes, en papier glacé ; s'est effondrée. On peut suivre le cheminement des magazines qui s'étalent dans une forme de recherche artistique, depuis la table jusqu'au sol, il semble qu'il n'y ai visiblement pas eu une quelconque intervention humaine dans cet état de fait (pour ranger, ou ce genre de choses qu'ils font usuellement). Entre la porte et le lit, un amoncellement divers de vêtements indistinctement sales ou propres que dégueule une valise posée en vrac par terre, sans autre forme de procès. Entre la fenêtre et le lit, une table basse en verre massif teinté noir, typique de la décoration d'un intérieur assez beauf d'une famille du Nord qui se pense au summum de l'élégance. Sur la table, une petite boite en fer ouverte contenant divers objets, pipe, sachet d'herbe, briquet, une boite en acier de forme cylindrique d'utilité inconnue. Un billet de cent dollars traine sur la table, à côté de ce qui ressemble à des restes. Deux très fines lignes blanches, le restant de coke de la veille. Le lit, enfin, un lit à baldaquin en fer forgé portant une moustiquaire qui tombe jusqu'au sol, un matelas en mousse défoncé, un drap en soie blanc recouvrant l'homme en question, H., qui dort.

Le bruit s'intensifie dans la rue, bientôt couvert par le bruit des réacteurs d'un avion décollant, puis traversant l'horizon de la fenêtre à la diagonale.

Quoi d'autre ? Eh bien rien. Si ce n'est l'extraordinaire banalité des aventures de H., journaliste-reporter désirant savoir si l'angoisse du vide provoqué par l'absence de limite à l'univers peut influencer son quotidien. Apparemment pas.

Dieu existe ?

Fela Kuti By Lateral Line on dA



Shakara Oloje

"Que l'on pouvait perdre courage, comme l'on perd la raison" (Elista)

Elle se tenait face à elle. Elle regardait les gens, pensive. Elle la regardait elle, torturée.

Courage. C'était maintenant. Le silence était installé dans le bruit qui les entourait. Elle n'entendait rien, elle ne voyait qu'Elle. Elle était terrorisée par ses envies profondes, par son désir dévorant. Mais il fallait le faire, il fallait aller jusqu'au bout. Croquer la pomme d''eve.

Dans un mouvement brusque, elle se jeta en avant, par-dessus la table, impulsive ; et l'embrassa.

Surprise. Réaction. Les conversations extraverties et sonores du bar qui les entouraient semblaient s'être affaiblies. Violemment, l'étreinte se défit, rejetée, elle retomba soudain en arrière sur sa chaise, transie par la réflexion rapide qui se tramait dans son esprit. La porte claqua. Les conversations reprirent progressivement. Jusqu'à reprendre, dans l'indifférence, le même rythme qu'avant.

Elle n'avait pas bougé. Restant figée dans la position où elle avait été rejetée, comme liée par le poids de sa propre conscience. Légèrement penchée en avant, les bras las, ses mains l'une dans l'autre. Ses yeux étaient vides. Elle ne regardait rien et rien, ni personne ne la regardait. Des larmes se mirent à couler sur son visage, dévorant ses joues, tombant de son menton.

Les yeux à l'horizon.

...à suivre.

Nous ne sommes pas libres.

Une dernière bouffée. Et d'un petit geste si ordinaire, la cigarette encore allumée s'en va, volant dans les airs de sa liberté éphémère... Pour aller rouler sur les pavés couverts de nuit ; elle se consume, lentement, rongée par les flammes... Extraordinaire nature morte.

Le temps manque. Le temps manque pour toutes les choses qu'il faut admirer. Pour consacrer la beauté du monde par la connaissance qu'il est possible d'en avoir. Trop d'obligations stupides. Trop de lubies si périssables. Si la naissance doit nous apprendre une chose, si l'adolescence doit nous apprendre une chose, c'est que vivre, savoir vivre, être capable de définir avec justesse ce que peut signifier ce petit mot pervers, ce n'est pas inné.

C'était la conclusion de son raisonnement post-« bouffée-de-cancer ».

Il restait là, sobrement appuyé contre un mur, dans une posture qu'on pourrait réduire à quelques stéréotypes. Grand, d'un style vestimentaire travaillé, recherché dans une tentative de distinction qui disait « Je n'est pas un autre ». Il se tenait les mains dans les poches. Son visage était étrange, indéfini, marqué... Un nez simple, presque banal, un menton fendu d'une petite marque presque invisible, des joues assez creuses. Sa silhouette toute entière se remarquait par sa chétivité, sa carrure inapropriée, comme un goéland perdu sur ses pattes.

Ses yeux bleux se perdaient dans le reflet des pavés dans la flaque à ses pieds. Mais sa nuit commençait, il était temps de partir. Il se remit droit et marcha à grand pas dans une direction préalablement définie. Il remit son col bien droit pour se protéger du froid, en baissant la tête pour se réchauffer.

Like a river.

...à suivre.

North of no South.

Ses pieds recouverts de peaux s'enfonçaient dans la neige en la faisant crisser. Il marchait rapidement et son souffle s'épuisait au fur et à mesure qu'il montait. Il arriva bientôt à son but : une corniche qui surplombait toute la plaine en contrebas. La nuit limitait son champ de vision, cependant, ce n'est pas ce qu'il venait chercher. Les longs arbres typiques de la taïga frémissaient dans le vent froid. Et là, en bas, s'entrechoquaient les blocs de glace du lac en dégel, tandis qu'un peu plus loin, un bruit de branche cassée résonnait. C'était une histoire de solitude. Quelles sont les questions qui poussent un homme à fuir au loin ? Ou quelles violentes réponses provoquent-elles l'isolement ? Si loin, au loin.

Peut-être. Peut-être était-ce une épreuve. Ne se rend-t-on pas réellement compte du dommage causé par la perte qu'après celle-ci soit subie ? N'est-il pas vrai que l'on « vit des autres » ? Pourquoi alors, la neige, le froid, le silence... la nuit ?

C'est une histoire de solitude.



Janis Joplin - All is Loneliness

Down your eyes cause I lost my mind

Dans la pénombre de la salle de café le patron dispose les tables et les chaises, les cendriers, les siphons d'eau gazeuse ; il est six heures du matin.
Il n'a pas besoin de voir clair, il ne sait même pas ce qu'il fait. Il dort encore. De très anciennes lois règlent le détail de ses gestes, sauvés pour une fois du flottement des intentions humaines ; chaque seconde marque un pur mouvement : un pas de côté, la chaise à trente centimètres, trois coups de torchon, demi-tour à droite, deux pas en avant, chaque seconde marque, parfaite, égale, sans bavure. Trente et un. Trente-deux. Trente-trois. Trente-quatre. Trente-cinq. Trente-six. Trente-sept. Chaque seconde a sa place exacte.
Bientôt malheureusement le temps ne sera plus le maître. Enveloppés dans leur cerne d'erreur et de doute, les évènements de cette journée, si minimes qu'ils puissent être, vont dans quelques instants commencer leur besogne, entamer progressivement l'ordonnance idéale, introduire ça et là, sournoisement, une inversion, un décalage, une confusion, une courbure, pour accomplir peu à peu leur oeuvre : un jour, au début de l'hiver, sans plan, sans direction, incompréhensible et monstrueux.
Mais il est encore trop tôt, la porte de la rue vient à peine d'être déverrouillée, l'unique personnage présent en scène n'a pas encore recouvré son existence propre. Il est l'heure où les douze chaises descendent doucement des tables de faux marbre où elles viennent de passer la nuit. Rien de plus. Un bras machinal remet en place le décor.
Quand tout est prêt, la lumière s'allume...

{...}

Soudain éclairé, le visage se révèle et se réveille. Peu à peu. Il fait quelques pas vers la vitrine. Trois, exactement. Il contemple le rideau de fer et, machinalement, il plonge la main dans sa poche pour en ressortir une clé, qu'il enfonce dans une serrure, hors-champ. Dans un grand fracas métallique, le rideau de fer se met en mouvement. D'abord, ce sont ses volets qui se soulèvent un par un. Puis l'ensemble, révélant la nuit rougeoyante du petit matin.

Et ça s'arrête là. Il range la clé dans les profondeurs de ses poches et réaffecte ses mains à se tenir l'une l'autre à l'arrière de son dos. Il reste dans cette posture, stoïque. Puis, doucement, petit à petit, ses yeux s'illuminent, éveillés par la cohorte des pensées naissantes qui les envahit.

Pour l'instant le plan tient toujours. L'imperturbable temps n'est pas perturbé. L'imagination n'a pas pris le pouvoir. L'horloge est encore maîtresse. Mais pour combien de temps ?

La porte s'ouvre et du dehors surgit une odeur, l'odeur de la nuit, l'odeur de la nuit finissante qui annonce le règne de l'incontrôlable...Suivie par une silhouette en bleu de travail, qui entre, et, tout en échangeant un regard avec le patron, s'essuie les pieds. Les deux hommes, mus par un accord tacite, traversent la salle pour se placer de part et d'autre du comptoir.

Un échange a lieu, bref, concis.

Le patron ouvre et ferme un placard, dispose une tasse de café. La poignée se tourne, la percolateuse se met en marche, fidèle. Le regard fixé au loin, le cafetier repositionne a poignée à sa place initiale. Quand, récalcitrante, la machine éructe un grincement belliqueux. Surpris, les deux hommes regardent avec incompréhension la machine coupable d'avoir dérouté le plan du quotidien.

Ils demeurent tout deux tétanisés par la surprise. Puis, choisissant volontairement de passer outre, le patron de café porte la tasse, garnie d'une soucoupe et d'un sucre ; et la dispose sur une table, à laquelle vient s'asseoir l'autre homme. Le temps passe. Ponctué par les voyages de la tasse entre l'homme et la soucoupe.

Le bruit de papier du journal glissant sous la porte interrompt le calme.

Le cafetier, tournant la tête ; se baisse, ramasse et s'assied sur une chaise. Il l'ouvre, directement à la page qu'il lit toujours en premier. Il tourne 27 pages exactement. Il lit. Puis, il recule de deux pages, avant d'avancer de douze pages. C'est le spectacle d'une lecture quotidienne soigneusement orchestrée.

Mais soudain, le pire survient. Un des néons qui constitue l'éclairage émet un petit grincement aigu, s'assombrit peu à peu, s'évanouit, s'éteint. Puis, dans un "clac" caractéristique, il se rallume. Il clignote.

Ainsi le chaos prend pied dans l'organisation soigneusement planifiée de cette journée.

Et ce n'est que le début...

Sia

House of the rising sun

Il marchait rapidemment dans l'herbe. Le soleil faisait briller la journée et réchauffait l'air de sa bonne humeur. Il admirait le paysage sans vraiment y prêter attention. Il avait un peu peur, comme toujours, mais il essayait de se convaincre que tout irait mieux quand elle lui aurait ouvert sa porte, comme toujours.

Moment fatidique. Quatre petits coups sur sa porte & les hurlements hystériques de son chien.

Il la savait très coquette. Il s'essuya énergiquement les pieds sur son paillasson et se prépara à enlever ses chaussures.

Un petit studio vétuste avec un matelas à même le sol, un bar américain, un cheminée faisant office de bibliothèque.

Elle disparut derrière le comptoir de la cuisine, il en profita pour saisir son bloc-note sur la cheminée. Il se tenait debout devant un miroir nu. Il lisait en agitant ses pieds collés l'un à l'autre sous ses chaussettes. Témoins de son interessement. Elle écrivait comme lui. Ou il écrivait comme elle. Pourtant il ne l'avait jamais lue. Et elle non plus.

Il posa son chapeau sur le dossier d'une chaise et s'allongea dans le rayon de soleil venant de la fenètre.

Elle s'assit sur la chaise et posa ses pieds dans le soleil, sur son torse.

...

C'était ridicule. Plus ou moins. La façon de se rencontrer. La façon de se fuir l'un l'autre à grands renforts de prétextes & autres excuses fallacieux. La façon de s'interesser l'un l'autre pour finalement finir comme ça.

J'ai peut-être tort de m'attacher.

Mais je n'en démords pas.