Learning Lines.

"Que l'on pouvait perdre courage, comme l'on perd la raison" (Elista)

Elle se tenait face à elle. Elle regardait les gens, pensive. Elle la regardait elle, torturée.

Courage. C'était maintenant. Le silence était installé dans le bruit qui les entourait. Elle n'entendait rien, elle ne voyait qu'Elle. Elle était terrorisée par ses envies profondes, par son désir dévorant. Mais il fallait le faire, il fallait aller jusqu'au bout. Croquer la pomme d''eve.

Dans un mouvement brusque, elle se jeta en avant, par-dessus la table, impulsive ; et l'embrassa.

Surprise. Réaction. Les conversations extraverties et sonores du bar qui les entouraient semblaient s'être affaiblies. Violemment, l'étreinte se défit, rejetée, elle retomba soudain en arrière sur sa chaise, transie par la réflexion rapide qui se tramait dans son esprit. La porte claqua. Les conversations reprirent progressivement. Jusqu'à reprendre, dans l'indifférence, le même rythme qu'avant.

Elle n'avait pas bougé. Restant figée dans la position où elle avait été rejetée, comme liée par le poids de sa propre conscience. Légèrement penchée en avant, les bras las, ses mains l'une dans l'autre. Ses yeux étaient vides. Elle ne regardait rien et rien, ni personne ne la regardait. Des larmes se mirent à couler sur son visage, dévorant ses joues, tombant de son menton.

Les yeux à l'horizon.

...à suivre.

Nous ne sommes pas libres.

Une dernière bouffée. Et d'un petit geste si ordinaire, la cigarette encore allumée s'en va, volant dans les airs de sa liberté éphémère... Pour aller rouler sur les pavés couverts de nuit ; elle se consume, lentement, rongée par les flammes... Extraordinaire nature morte.

Le temps manque. Le temps manque pour toutes les choses qu'il faut admirer. Pour consacrer la beauté du monde par la connaissance qu'il est possible d'en avoir. Trop d'obligations stupides. Trop de lubies si périssables. Si la naissance doit nous apprendre une chose, si l'adolescence doit nous apprendre une chose, c'est que vivre, savoir vivre, être capable de définir avec justesse ce que peut signifier ce petit mot pervers, ce n'est pas inné.

C'était la conclusion de son raisonnement post-« bouffée-de-cancer ».

Il restait là, sobrement appuyé contre un mur, dans une posture qu'on pourrait réduire à quelques stéréotypes. Grand, d'un style vestimentaire travaillé, recherché dans une tentative de distinction qui disait « Je n'est pas un autre ». Il se tenait les mains dans les poches. Son visage était étrange, indéfini, marqué... Un nez simple, presque banal, un menton fendu d'une petite marque presque invisible, des joues assez creuses. Sa silhouette toute entière se remarquait par sa chétivité, sa carrure inapropriée, comme un goéland perdu sur ses pattes.

Ses yeux bleux se perdaient dans le reflet des pavés dans la flaque à ses pieds. Mais sa nuit commençait, il était temps de partir. Il se remit droit et marcha à grand pas dans une direction préalablement définie. Il remit son col bien droit pour se protéger du froid, en baissant la tête pour se réchauffer.

Like a river.

...à suivre.