Shoulda shake your heart. [2]
par Kolia, lundi 3 décembre 2007 à 17:21 | Histoires
Et donc il advint que la princesse...
Ses pas résonnaient encore dans la cage d'escalier malodorante lorsqu'elle enfonça la barre d'acier qui actionnait l'ouverture de la porte. C'était une de ces soirées d'hiver où la nuit tombe plus vite sur les passants, où les phares aveuglants des voitures transpercent la nuit. Elle faisait bruisser les feuilles humides sous ses chaussures. Zigzaguant entre les voitures garées, elle arriva à l'arrêt de bus. Elle vérifia d'un regard rapide l'horaire qu'elle avait déjà lu avant de partir. « Navarre plus trois minutes ». Elle s'adossa négligemment à la paroi vitrée et entreprit de démêler ses écouteurs.
Une silhouette la fît sortir de sa rêverie. C'était une fille qu'elle avait déjà vu. L'inconnue s'approcha et, par le même rituel, elle vérifia les horaires. Satisfaite, l'inconnue monta sur le banc de l'arrêt afin de mieux surveiller l'arrivée du bus ; elle jetta un bref coup d'oeil intrigué à l'autre occupante de l'arrêt de bus.
Leurs regard se croisèrent dans un mélange de bleu et de vert. Elles sourirent. Toutes deux flattées, elles détournèrent la tête en rougissant. La curiosité reprennant le dessus, elles se toisèrent tour à tour, s'inspectant respectivement au cil près.
Leurs regards se croisèrent encore, et encore, à chaque fois, elles répétaient ce même mouvement de gêne. Puis, un regard se posa sur l'autre, hypnotique. Elles se fixèrent.
Dans un bruit hydraulique, les deux battants de la porte du bus s'ouvrirent. La machine jaune et grise qui validait cartes magnétiques et les tickets émit deux 'bips' significatifs. Le bus redémarra dans un vrombissement insouciant. Des bruits de pas irréguliers, un fauteuil qui grince, puis un autre. La route se devinait par le bruit des flaques dans lesquelles les roues du bus passaient, produisant à deux reprises un bruit d'éclaboussure et d'eau renversée.
Si concentrées qu'elles le pouvaient à ne rien voir, à ne rien regarder, à ne pas relever la tête, elles se laissaient toutes deux gagner par une envie dévorante...
La montée d'adrénaline fut brève. Du moment où l'on décide de relever la tête, jusqu'au moment où c'est fait. Une intense crispation de tout ses membres, de tout ses muscles, de toute sa conscience. Elles se cherchèrent du regard. Elles se trouvèrent. Et tout disparut autour d'elles. Les bruits des roues. Les lumières des réverbères le long de la route. Les soubresauts du bus. Rien n'avait plus d'importance que le bleu et le vert de leurs pupilles, rien, non rien ne les détournait l'une de l'autre. Elles se fixaient au milieu d'une surenchère de bruits, de lumières et de chaos, sans que le moindre mouvement de paupière ne trahisse la faiblesse de l'une ou de l'autre.
Brusque retour à la réalité. Le bus s'arrêta violemment, projettant ses occupants en avant. Elle descendit furtivement. Elle fût saisie par la fraîcheur piquante de l'air. Devant elle, le fleuve déversait ses reflets sans interruption. Elle sentit une main serrer son épaule. Elle fît volte-face. 'Elle' était là. Surprise tout d'abord par sa plus grande taille. Elle resta silencieuse et immobile.
Elles se saisirent l'une l'autre.
L'une l'autre.
